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Pourquoi la jeunesse gronde


Première   Groupe social  

Source : Vincent Grimault, Alternatives Economiques n° 356, avril 2016

 

Les jeunes sont en première ligne dans les manifestations contre la loi travail, inquiets de l’avenir qu’on leur dessine. Comment expliquer une telle sensibilité de la jeunesse ?

 

Tout d’abord il ne faut pas perdre de vue que « la jeunesse n’est qu’un mot » comme le disait le sociologue Pierre Bourdieu : ses frontières sont mouvantes et, surtout, la jeunesse recouvre des réalités très différentes. Un diplômé d’une grande école de commerce ne partage pas les mêmes difficultés qu’un jeune qui a quitté le système scolaire à 16 ans. Les lycéens et les étudiants qui se mobilisent ne sont probablement pas ceux qui galèreront le plus sur le marché du travail. Mais ils sont inquiets de voir ajouter davantage de flexibilité à la précarité qu’ils connaissent déjà au moment où ils vont entrer sur le marché de l’emploi. D’où une mobilisation au caractère générationnel indéniable. Le Forum français de la jeunesse, qui regroupe une vingtaine d’organisations, parle de « ras-le-bol générationnel ». Ce que confirme Camille Peugny, sociologue à l’université Paris VIII, pour qui il s’agit d’ « un sentiment d’injustice générationnellle justifié ».

Une situation qui se détériore

Sur le plan économique, la situation des jeunes est incontestablement moins favorable que celle des générations plus âgées. […] Sur le plan de l’emploi, le taux de chômage des 15–24 ans s’élevait à 24,6 % au dernier trimestre 2015, contre 10,3 % pour l’ensemble des actifs. Un taux de chômage moyen qui cache certes de fortes disparités : tandis qu’il se situe entre 8 % et 14 % pour les deux tiers des jeunes qui ont un diplôme, il est de 50 % pour le tiers qui n’en possède pas. […]
La dégradation de la situation des jeunes ne concerne pas seulement ceux qui n’ont pas de travail, mais aussi ce qui en ont un. Temps partiels, emplois précaires (CDD, intérim, apprentissage…), sous-emploi (personnes qui voudraient travailler plus) : bien davantage que pour les autres tranches d’âge, le CDI à temps plein n’est plus la norme chez les jeunes. […]

Logiquement, ces conditions d’emploi dégradées se traduisent par un taux de pauvreté des 18–29 ans qui s’élevait à 18,6 % en 2013, selon l’INSEE, contre 12,3 % en moyenne tous âges confondus. Plus d’un pauvre sur quatre en France se situe dans cette tranche d’âge alors qu’elle ne représente que 17,5 % de la population. Une pauvreté qui oblige de plus en plus de jeunes à rester chez leurs parents, y compris lorsqu’ils sont en CDI. L’évolution du revenu moyen des jeunes confirme cette dynamique inquiétante : en 1996, les moins de 30 temps touchaient 84 % du revenu moyen des Français et les plus de 60 ans, 105 %. En 2012 ce ratio était tombé à 75 % pour les jeunes, tandis qu’il montait à 112 % pour les seniors. […]

Une jeunesse « sacrifiée » ?

En période de crise aiguë, s’ajoute à cette tendance de fond la crainte d’un « effet cicatrice » : « Les difficultés d’insertion sur le marché du travail (contrats précaires, faibles salaires…) ont tendance à ne pas être rattrapés plus tard dans la carrière par les cohortes qui les subissent", explique Camille Peugny, en se basant notamment sur une étude menée par le sociologue Louis Chauvel.
Ces résultats sont toutefois relativisés par une étude de l’INSEE selon laquelle, au bout de trois ou quatre ans, des cohortes « malchanceuses » parviennent à rattraper leur retard en termes de taux d’emploi ou de niveau de salaires. […]

Mais pour Cécile Van de Velde, sociologue spécialiste de la jeunesse, la question n’est plus seulement économique : « Le sentiment de vivre moins bien que ses parents étaient déjà celui de la génération précédente, celle des trentenaires et des quarantenaires qui connaissent davantage la précarité que leurs parents baby–boomers. La nouveauté, c’est qu’on a promis aux jeunes d’aujourd’hui qu’ils auraient le choix dans leur parcours de vie. Or, les portes se sont fermées, notamment depuis la crise de 2008. C’est ce qui crée la frustration ressentie aujourd’hui. » Pour exercer le métier de leur choix, les jeunes doivent souvent « se brader » poursuit-elle, c’est-à-dire accepter des conditions de travail dégradées, ou alors se réorienter par défaut.
Ce sentiment de déclassement s’accompagne d’une profonde défiance envers les institutions, « avec l’idée qu’il ne faut plus rien attendre du « système » », explique la chercheuse. […]