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La gangrène de l’emploi précaire


Terminale   Précarité  

Source : Antoine Machut, « La gangrène de l’emploi précaire », Alternative économiques, n° 330, décembre 2013

 

Partout en Europe, la qualité des emplois se dégrade sous l’effet de la flexibilisation des marchés du travail. La précarisation revêt des formes diverses, parfois extrêmes. Un terreau favorable au retour en force de la pauvreté laborieuse.

 

"Il faut fle-xi-bi-li-ser le marché du travail. Depuis trente ans, l’OCDE, la Commission européenne ou encore le Fonds monétaire international (FMI) ne cessent de répéter inlassablement ce mantra. […]
C’est, sans surprise, au Royaume-Uni, avec l’explosion des contrats "zéro heure", que cette dynamique a été la plus visible. Ces contrats ne prévoient aucune durée minimale de travail et ne précisent aucun horaire au salarié. Longtemps sous-évalué à 250 000 par l’Office national des statistiques (ONS) britannique, leur nombre serait en réalité plus proche d’un million, avec une hausse d’un quart depuis un an. Dans certains secteurs, ces contrats sont même devenus la norme : Mc Donald’s et Sport Direct emploient 90 % de leur main-d’œuvre sous ce régime. […] Avec la crise, le contrat à durée indéterminée (CDI) a partout perdu du terrain au profit des contrats à durée déterminée (CDD), censés pourtant revêtir un "caractère exceptionnel" dans l’Union, selon l’accord-cadre européen du 18 mars 1999. En France, au premier trimestre 2013, 82 % des nouveaux emplois proposés étaient des CDD, alors que ce pourcentage oscillait autour de 70 % avant la crise. Aux Pays-Bas, le nombre de nouveaux CDI a été divisé par deux depuis 2010, alors que celui des CDD augmentait de 15 %. Mais c’est en Irlande que la hausse des CDD a été la plus spectaculaire : totalisant moins de 4 % de l’emploi total en 2005, ils en pèsent 10 % sept ans plus tard. […]
Des contrats plus flexibles
Pour apprécier la dynamique de la précarité, il ne suffit cependant pas d’observer la proportion des contrats précaires, il faut tenir compte également de leur qualité, et notamment de leur durée. Aux Pays-Bas, les contrats à durée déterminée concernent près de 20 % des salariés mais seuls 8 % d’entre eux duraient moins de six mois en 2012. A l’opposé, les pays baltes et d’autres pays d’Europe centrale et orientale se distinguent par un recours très important aux CDI (96 % pour l’Estonie et pour la Bulgarie, 91 % en Hongrie). Mais dans ces pays, les contrats à durée déterminée sont très courts : en Hongrie, par exemple, 63 % des CDD durent moins de six mois et 37 % moins de trois mois. La France aussi se fait remarquer par une proportion élevée de contrats très courts : 19 % des CDD duraient mois d’un mois en 2012. […]
Outre la durée, les protections associées à ce type de contrat diffèrent selon les pays. […] Nombre de pays européens ont accru ces dernières années la flexibilité de ces contrats. Selon l’European Trade Union Institute, la durée maximale des CDD a ainsi été portée de deux à trois ans en République tchèque, en Grèce, en Roumanie, et même de six mois à trois ans au Portugal. D’autres, comme les Pays-Bas ou la Pologne, ont augmenté le nombre de renouvellements possibles. En République tchèque, avec une durée maximale de trois ans et deux renouvellements possibles, un salarié peut ainsi travailler en CDD pour le même employeur pendant neuf ans avant que celui-ci ne doive lui proposer un CDI.
A cela s’ajoute la multiplication de nouveaux statuts d’emploi dérogatoires, comme les minijobs en Allemagne. Ils sont réservés aux salariés touchant moins de 450 euros par mois et ne donnent pas accès à la protection sociale, en particulier à la retraite. Ils concernent aujourd’hui 7,8 millions de personnes (dont 5 millions n’ont que cette source de revenus). Et ont nourri l’explosion de la pauvreté laborieuse outre-Rhin depuis le début des années 2000. En France, le nouveau statut d’auto-entrepreneur pose des problèmes analogues. C’est le cas aussi, au Portugal, des salariés dits "sous reçus verts". Ils sont considérés comme "indépendants", n’ont donc droit à aucun congé et ne bénéficient d’aucune indemnité chômage ou maladie, à moins de cotiser de leur propre initiative, ce qu’ils n’ont généralement pas les moyens de faire. Leurs employeurs peuvent s’en séparer du jour au lendemain. Aujourd’hui, ces "reçus verts" concernent 20 % de la population active et les deux tiers des nouveaux entrants sur le marché du travail.
Des CDI moins protecteurs
Cette évolution favorable au CDD n’empêche pas que le CDI reste la norme en Europe. En France, près de 85 % des emplois sont en CDI, soit une proportion un peu plus faible qu’en Allemagne ou en Italie. En Espagne et aux Pays-Bas, où les CDD sont le plus répandus, les CDI représentent cependant respectivement 77 % et 80 % de l’emploi total. Mais le CDI lui-même devient lui aussi moins protecteur. En février 2012, l’Espagne a autorisé les entreprises à recourir au licenciement économique sans restriction dès qu’elles font des pertes. Un mois plus tôt, le Portugal avait supprimé l’obligation de reclassement faite aux entreprises qui licencient. La Grèce a divisé par deux depuis 2010 les indemnités de licenciement dues aux salariés.
La France a également réformé en juin dernier les modalités de licenciement économique pour simplifier et raccourcir les procédures même si, en contrepartie, un contrôle par l’Etat des plans de licenciements a été réinstauré. Au Royaume-Uni, le gouvernement de David Cameron a découragé le recours à l’équivalent britannique des Prud’hommes en introduisant de nouvelles contraintes pour contester un licenciement. La République tchèque, la Bulgarie, l’Estonie et la Lituanie ont également réduit les préavis de licenciement ou assoupli sa définition juridique. […]
La principale conséquence de cette progression de la précarité en Europe a été l’extension de la pauvreté laborieuse : en 2012, 9,1 % des personnes en emploi dans la zone euro étaient incapables de vivre dignement des revenus de leur travail, contre 7,4 % en 2006."