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Les plus pauvres décrochent, qui s’en soucie ?


Terminale   Inégalités  

Source : Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, Alternatives Economiques n° 347, juin 2015

 

Les inégalités sociales en France se creusent désormais aussi par le bas. Les pauvres sont en effet de plus en plus pauvres. Et peu de gens s’en préoccupent.

 

En ce printemps 2015, la situation est dure pour les milieux populaires. La crise touche en effet surtout les plus modestes, déjà fragilisés par des décennies de chômage. Jeunes, ouvriers et employés, femmes, salariés peu qualifiés des petites entreprises du secteur privé et immigrés sont en première ligne.
Pour les 40 % du bas de la hiérarchie sociale, les revenus ont diminué de 300 à 500 euros par an entre 2008 et 2012. Ce décrochage de la France d’en bas est inédit. Jusqu’au milieu des années 2000, les inégalités s’accroissaient en effet par le haut. Les catégories aisées voyaient leurs niveaux de vie progresser plus vite que les autres, mais les plus modestes continuaient eux aussi à gagner du pouvoir d’achat. Ce n’est désormais plus le cas. Et la situation est certainement plus dégradée encore que ne l’indiquent les chiffres de l’Insee, connus avec retard : les dernières données publiées portent en effet sur l’année 2012 ; or, depuis cette date, le nombre de personnes au RSA a augmenté de 12 %.
A l’origine de ce basculement, la hausse du chômage bien sûr. Mi-2008, on comptait trois millions d’inscrits à Pôle emploi en catégories A, B et C. Début 2015, ils sont 5,3 millions, + 70 %. Parmi eux, 8 % de cadres et 70 % d’ouvriers ou d’employés. Et ces données ne prennent pas en compte les décrocheurs de l’emploi, notamment les femmes peu qualifiées, qui ne postulent même plus, et ceux qui ne s’inscrivent pas à Pôle emploi car ils savent qu’ils n’ont droit à rien. Une partie significative des salariés reste cependant à l’abri de la précarité et du chômage du fait du statut de fonctionnaire ou d’un niveau de diplôme qui leur assure de retrouver du travail dans l’immense majorité des cas.
A niveau de vie équivalent, savoir que l’on disposera d’un salaire jusqu’à sa retraite, par la stabilité que cela procure, notamment dans l’accès au logement, est devenu, au bout de quarante ans de chômage de masse, un déterminant central des conditions de vie. Une partie des fonctionnaires - c’est le cas, notamment, des enseignants du primaire - accepte certes en contrepartie des revenus limités rapportés à leurs qualifications. Il n’en demeure pas moins que l’avantage est là. La taille de l’entreprise joue, elle aussi, un rôle essentiel. La condition des salariés des grandes structures du secteur privé, du niveau de salaire à la couverture santé, en passant par les multiples avantages du comité d’entreprise, n’a rien à voir avec celle des salariés des PME.
Au-delà du statut dans l’emploi, le privilège qui structure le plus notre société reste le diplôme. Le taux de chômage des sans-diplômes s’élevait à 16 % en 2013, contre 6 % pour ceux qui se situent au-dessus de bac + 2. Les cas de surdiplômés au chômage se développent certes. Et pour eux, le déclassement est d’autant plus violent qu’ils sont censés sortir du lot. Il n’empêche : l’exception ne fait pas la règle et la France qui trinque reste d’abord celle qui n’a pas eu la chance d’être estampillée bonne élève. [ …]
Durant les années 1980 et 1990, les discours en vogue expliquaient aux Français que le pays n’était plus composé que d’une vaste classe moyenne et que les inégalités ne passaient plus vraiment entre catégories sociales, mais entre individus, au sein de chaque groupe. Les "nouvelles inégalités" - de genre, de couleur de peau, entre générations… dont hier on minimisait, il est vrai, l’existence - ont aussi servi à occulter l’ampleur persistante des inégalités sociales. Résultat : l’énergie déployée pour défendre la parité ou la diversité est aujourd’hui plus importante que celle dépensée pour combattre les inégalités sociales.